hervé hélias mazars CEO audit complexité audit métier complexe

Auditeur : un métier complexe

La profession d’auditeur financier traverse une époque charnière. Les exigences des régulateurs et les attentes de la société évoluent ; la technologie joue un rôle de plus en plus important ; et la réforme européenne de l’audit est également à l’ordre du jour, stimulée par le débat mondial sur la nécessité de créer un marché plus fluide et plus concurrentiel. Parmi ces problématiques complexes, le monde économique a récemment assisté à des “faillites” très médiatisées, provoquant une levée de boucliers contre la profession, certains allant même jusqu’à remettre en cause l’utilité des auditeurs, dès lors qu’ils sont incapables de donner l’alerte au bon moment. En synthèse, la qualité de l’audit et le rôle des auditeurs sont en jeu.

Il ne fait aucun doute que la profession doit s’adapter et poursuivre son évolution. Je salue d’ailleurs la récente initiative du Parlement européen, qui a porté le sujet à l’agenda de ses réformes. Et je serais heureux d’avoir l’occasion de participer à une réflexion collective avec l’ensemble des parties prenantes du secteur dans le cadre d’une réflexion à l’échelle européenne sur le renforcement – ou oserais-je dire la refonte – de l’audit.

Il s’agit d’un sujet crucial, pour nous cabinets d’audit mais aussi pour l’ensemble de la société et c’est donc une discussion que nous devons aujourd’hui adresser dans un objectif d’intérêt général. La transparence et la confiance financières sont l’essence même d’une économie équitable et prospère, et les auditeurs sont une pièce centrale de cet écosystème. Portés par une mission d’intérêt public, ils contribuent collectivement au maintien d’entreprises durables, au profit de la société dans son ensemble.

Néanmoins, pour que cette discussion soit fructueuse, il est préalablement important que toutes les parties prenantes comprennent et reconnaissent plusieurs réalités fondamentales de la profession :

  • la complexité de l’audit et les responsabilités importantes qui incombent aux auditeurs ;
  • la mission des auditeurs et ce que la société peut raisonnablement attendre d’eux ;
  • la dynamique qui façonne l’audit aujourd’hui et influence son avenir.

En tant que PDG de Mazars, l’un des premiers cabinets mondiaux d’audit et de conseil, fort de trente ans d’expérience dans ce secteur et animé par un engagement solide à servir l’intérêt public, je souhaite aujourd’hui partager mon témoignage au travers de plusieurs billets de blog en explorant les grands enjeux de la profession, et ainsi inviter toutes les parties prenantes à regarder l’audit sous ces différents angles.

Un métier complexe requérant agilité et adaptabilité

Les équipes de Mazars auditent des centaines de milliers d’entreprises chaque année, partout dans le monde, contribuant ainsi à établir la transparence nécessaire au développement d’économies équitables et prospères, au profit de toutes les parties prenantes : investisseurs institutionnels ou particuliers, banques, employés, gouvernements (par la perception d’impôts), etc. Nous engageons notre responsabilité pour chaque opinion que nous émettons. L’émission d’une opinion d’audit n’est pas un processus simple, et si nous voulons renforcer l’audit et libérer la valeur des auditeurs, nous devons d’abord en comprendre les complexités :

1. L’auditeur doit d’abord acquérir une compréhension approfondie des activités de son client. Du business model, aux marchés sur lesquels il opère, aux tenants et aboutissants des processus utilisés (comment les fournisseurs sont payés, comment les factures sont émises), un auditeur doit être en parfaite maîtrise des spécificités organisationnelles de son client. Si cette appréhension des métiers est simple pour de petites entreprises elle peut devenir très complexe sur de grandes entreprises opérant dans des industries très spécifiques

2. Par la suite, l’auditeur doit être en mesure d’évaluer le contrôle interne de l’entreprise. Il doit notamment évaluer les systèmes d’information complexes par lesquels les flux financiers et les données circulent, et s’assurer que les transactions enregistrées par une société ont une réalité économique (par exemple, l’adéquation entre un bon de commande, la réception de la marchandise et la facture reçue et comptabilisée). Là encore pour une grande entreprise ce sont des milliers de procédures et processus qui constituent ce contrôle interne.

3. L’auditeur doit ensuite être capable d’exprimer une opinion sur l’intégrité de ces systèmes d’information et vérifier comment ces opérations ont été traduites dans les comptes, en s’assurant de la conformité aux normes comptables et de leur représentation fidèle. Ces normes peuvent notamment différer selon les régions du monde où l’entreprise exerce ses activités, ce qui accroît la complexité de la tâche.

4. Enfin, l’auditeur doit évaluer toute un ensemble de jugements, allant du plus simple au plus élaboré, comme l’éventuelle dépréciation de la valeur d’un actif dans le contexte de la complexité de la vie et des opérations d’une société.

Il existe d’innombrables niveaux de complexité à maîtriser, des paramètres décuplés lorsqu’il s’agit d’auditer de grandes entreprises internationales aux activités complexes.

L’audit financier est donc un travail exigeant et méticuleux, qui implique des auditeurs qu’ils soient des professionnels hautement qualifiés. En effet, afin d’accomplir sa mission, l’auditeur doit faire preuve d’agilité intellectuelle et d’un large éventail de compétences et de domaines d’expertise. Les auditeurs doivent utiliser ces compétences pour maintenir un équilibre délicat entre l’exécution de processus et de procédures complexes, et l’exercice d’un jugement et d’un scepticisme professionnel.

De l’importance du jugement professionnel dans l’émission de l’opinion

Les tâches de l’auditeur sont donc des processus complexes. L’auditeur évalue les informations financières afin d’être en mesure de se forger une opinion comptable sur l’entreprise, ce qui ajoute encore à la complexité. Les auditeurs peuvent émettre trois types d’opinion : une opinion sans réserve, une opinion avec réserve ou un refus de certifier. Des nuances peuvent tout de même être introduites, notamment par l’élaboration de rapports d’audit étendus comprenant des Key Audit Matters (visant à accroître la valeur du rapport d’audit en apportant des renseignements supplémentaires aux utilisateurs des états financiers, afin de les aider à comprendre les questions qui, selon le jugement professionnel de l’auditeur, ont revêtu la plus grande importance au cours de l’audit). Cependant, les pratiques conventionnelles ont progressivement conduit à produire un contenu standard, où tout ce qui est « hors norme » est perçu comme indésirable, une « marque noire » pour l’entreprise. La décision a pourtant des conséquences importantes car elle impacte l’ensemble de l’écosystème économique : la bourse, les investisseurs, les concurrents, les régulateurs, les banques, les actionnaires, etc. Par conséquent, les rapports d’audit reflètent rarement le niveau de complexité d’un audit ou le niveau de risque supporté par une organisation.

Pour illustrer cette complexité, prenons l’exemple du “going concern” ou « continuité d’exploitation », qui est une attente fondamentale du métier d’auditeur. Ce volet de la mission du Commissaire aux Comptes consiste à confirmer (ou non) que la société sera toujours en activité un an plus tard. En France, si l’auditeur identifie un risque de faillite potentielle, il est de sa responsabilité de déclencher des procédures d’alerte. Cependant, les évaluations afférentes à cette décision ne sont jamais aussi tranchées : une entreprise peut perdre de manière inattendue un contrat important au cours de l’année, être confrontée à une cyber-attaque de grande envergure qui nuit à ses activités ou, pour prendre des exemples plus récents, des événements inattendus comme une pandémie peuvent se produire avec un impact majeur non-prévisible sur la continuité de l’entreprise. Émettre une opinion sur la continuité d’exploitation est donc en soi un jugement professionnel compliqué. En effet, si l’auditeur déclare qu’une société cotée en bourse présente un risque potentiel de faillite, l’entreprise et le cours de ses actions s’en voient immédiatement menacés. Dans cette situation à enjeux élevés, l’auditeur est en équilibre sur la corde raide : s’il penche trop d’un côté et déclenche l’alerte trop tôt, il risque de déstabiliser le marché. A contrario, s’il penche trop de l’autre côté et déclenche l’alerte trop tard, il prend le risque d’affaiblir la confiance des marchés. Et la complexité de ce jugement est d’autant plus importante dans un monde marqué par le contexte du COVID-19 où les marchés sont déjà fortement fragilisés.

À bien des égards, les auditeurs doivent donc non seulement être des professionnels compétents, mais ils doivent également former leurs jugements professionnels au moment opportun et de manière équitable, en mettant à l’équilibre des situations, des attentes, des jugements et des responsabilités de plus en plus complexes.

Un regard vers l’avenir

Cet article ne présente bien sûr qu’un nombre limité d’illustrations et d’exemples, mais ceux-ci semblent essentiels pour appréhender les principes fondamentaux du processus d’audit. Mais alors, qu’en est-il des prétendues « défaillances » d’audit ? La stigmatisation des « défaillances » des auditeurs par les régulateurs, ou dans des scandales qui ponctuent régulièrement la vie économique, est très préoccupante. Bien sûr, il est indispensable de comprendre pourquoi ceux dont le travail consiste à créer la transparence et la confiance au sein du système économique, ceux dont on dit qu’ils « auraient dû voir », ne repèrent parfois pas les fraudes, des systèmes souvent soigneusement orchestrés. Dans mon prochain billet de blog, j’explorerai l’anatomie de ces « défaillances », et les questions complexes que l’ensemble des parties prenantes doit aujourd’hui se poser pour entreprendre ensemble une réflexion sur l’audit de demain.

Hervé Hélias

Hervé Hélias

Président Directeur Général du Groupe Mazars